AzubiBac Pro : un atout pour les jeunes frontaliers du franco-allemand Alain Howiller explique ce dispositif de formation transfrontalier qui constitue une partie de l’avenir du Rhin Supérieur.

Cette étude contient de précieux conseils comment améliorer les formations transfrontalières. Foto: Eurojournalist(e) CC-BY-SA 4.0int

(Par Alain Howiller) – Face aux difficultés rencontrés sur un marché du travail français confronté à un chômage (surtout chez les jeunes et les seniors) qui peine à reculer, le Grand Est et tout particulièrement l’Alsace compte sur les possibilités offertes par le marché de l’emploi allemand -qui frise le plein emploi- pour offrir des postes de travail aux jeunes chômeurs. Les initiatives se sont multipliés entre les deux rives du Rhin, enregistrant des succès souvent lents à se concrétiser sur le terrain où -c’est notable- la collaboration des services allemands et français chargés de l’emploi est devenue exemplaire. Mais malgré les initiatives, la mise en place d’un « Marché du Travail du Rhin Supérieur » (traduisez des efforts pour permettre aux chômeurs français de trouver du travail en Allemagne !) mettra du temps (beaucoup de temps) à devenir une réalité. Alors que c’est justement de temps dont les chômeurs en quête d’emploi disposent le moins !

Une remise « d’Attestations de compétences franco-allemande » (un diplôme de fin de formation en quelque sorte) organisée aujourd’hui 6 Juillet dans les locaux du Musée Würth à Erstein, va attirer l’attention sur une initiative profondément originale mise en place par le « Kultusministerium du Bade-Wurtemberg » et les services de l’Education Nationale (Rectorat de l’Académie de Strasbourg) avec le soutien actif (notamment financier) de la « Région du Grand Est », qui a intégré l’ancienne « Région Alsace », la Fondation Entente Franco-Allemande (FEFA) et un certain nombre d’entreprises.

Remise de « diplômes » chez Würth à Erstein. – Les présidents Philippe Richert (Grand Est), Jean-Georges Mandon (FEFA), Volker Schebesta, Secrétaire d’Etat auprès du Ministère de l’Education du Bade-Wurtemberg, Madame Sophie Béjean, rectrice de l’Académie de Strasbourg, Pierre Hugel, Président du Directoire de Würth-France animent cette « remise » d’attestation qui sera délivrée aux élèves de la formation « AzubiBac Pro » (abréviation pour « Auszubildende Bac Pro »), formation franco-allemande innovante réalisée dans le cadre du partenariat public/privé que j’évoquais plus haut. Après trois années de formation liant cours en établissement scolaire et formation pratique en entreprise, la première promotion d’élèves (ne faudrait-il pas plutôt les appeler « stagiaires » voire « apprentis » ?) venant de quatre lycées professionnels français et autant d’établissements allemands, ont terminé leur formation « Azubi », sanctionnée par l’attestation reconnue dans les deux (voire trois puisque la Suisse a rejoint le duo) pays qui ne dispense pas, cependant, de passer le « bac pro » ou son équivalent allemand !

A l’initiative de la FEFA (1), deux chercheurs se sont penchés sur cette formation franco-allemande qu’ils décrivent avec minutie dans un ouvrage d’un peu plus de 130 pages, édité par la Fondation avec le concours du « Deutsch-Französisches Institut (DFI) » (Institut franco-allemand de Ludwigsburg) qui y consacre le Nr. 15 de sa série « dfi compact »(2). Directeur adjoint du DFI, Stefan Seidendorf, docteur en sciences sociales et Vincent Goulet, docteur en sociologie, chercheur associé à SAGE (3), ont traité de « l’AzubiBac Pro », retour sur une expérience de coopération transfrontalière dans le domaine de la formation. L’ouvrage publie plusieurs entretiens avec les « élèves » qui ont suivi la formation qu’ils décrivent en se concentrant sur l’expérience vue du côté français.

Des freins sur le transfrontalier. – Mais au-delà du descriptif du mécanisme « Azubi », l’étude apporte de précieux renseignements sur l’environnement dans lequel évolue la coopération franco-allemande dont les réussites reposent avant tout sur l’engagement de fonctionnaires, de chefs d’entreprises et de collaborateurs des offices du travail qui, alors que les discours s’envolent vers un trop rapide oubli, s’engagent presque à titre personnel pour faire avancer les choses, parce que le « transfrontalier »… ils y croient ! (curieusement la coopération avec les entreprises suisses semble moins pavée… d’obstacles !).

Ils y croient bien qu’ils aient souvent dépassés des réticences, des conservatismes pétris de certitudes, des antagonismes dont les racines remontent à la nuit de temps forgés par une Histoire qui continue, subrepticement parfois, à marquer le… subconscient des acteurs du transfrontalier !… Philippe Richert s’était interrogé un jour : « On se demande pourquoi il est si difficile de placer des chômeurs français, alsaciens en Allemagne : on avance l’obstacle de la langue, mais je constate que le nombre de travailleurs étrangers (Espagnols ou Portugais parc exemple qui ne parlent pas plus l’allemand) augmente, notamment au Bade-Wurtemberg, alors que le nombre des frontaliers alsaciens recule. On devrait étudier ce phénomène pour pouvoir y remédier un jour. »

Elle n’avait pas été conçue pour cela, mais l’étude de Seidendorf et de Goulet dégage des pistes sur les freins qui encadrent le travail transfrontalier notamment au niveau de l’emploi des jeunes. Il y a d’abord sur le Rhin, la coexistence de deux systèmes de formation qui, parfois, font mine de s’exclure : en France, la formation est entre les mains de l’Education Nationale qui délivre les diplômes, en Allemagne, la formation par alternance place l’entreprise au cœur : l’entrepreneur allemand est persuadé que son système est le meilleur. Il se méfie de la qualité de la formation française et il n’est pas rare que, lorsqu’il recrute un jeune issu d’une filière française, il le rémunère au bas de l’échelle. Cela a joué également dans la mise en place du système « Azubi » qui lie formation en école en France et formation pratique en entreprise en Allemagne : on a peiné à trouver des entreprises acceptant de s’investir dans la nouvelle formation transfrontalière.

Les entrepreneurs allemands doutent de la qualité des formations françaises ! – Le doute sur la qualité de la formation en France atteint nombre d’acteurs -dont les chambres de commerce partenaires-acteurs du système allemand- intervenant dans les recrutements : en outre les salariés intervenant dans la formation Outre-Rhin redoutent l’émergence et la reconnaissance de systèmes de formation transfrontalière qui risqueraient de les priver de leur pouvoir de contrôle, voire de menacer leurs propres emplois ! Si le problème de la connaissance de l’allemand dans une Alsace réputée désormais Outre-Rhin comme perdant ce bilinguisme qui fit longtemps sa renommée, pèse sur le recrutement de frontaliers alsaciens, les entreprises en exagèrent souvent l’impact : ils veulent éviter de devenir créateur d’emploi et… école d’apprentissage de la langue. Cette « déviation » aurait, ainsi pensent les entrepreneurs, un impact sur leur productivité et risquerait de générer des coûts ! En plus d’un effort sur l’apprentissage de l’Allemand, il y a, côté français, un combat à engager contre des préjugés apparemment tenaces !

Pour en revenir à la formation « Azubi », l’étude souligne quelques obstacles côté français. Les jeunes désireux de s’inscrire dans le cursus de cette formation doivent dépasser certains handicaps : pour leur formation en entreprise, ils doivent régulièrement quitter le cadre familial et familier (école, famille) qui jusque-là était le leur (famille, école). Ils doivent se déplacer alors que pour la plupart d’entre eux, ils n’ont pas l’âge d’avoir pu passer leur permis de conduire et qu’ils n’ont pas de véhicule. Ils doivent quitter régulièrement un cadre auquel ils sont habitués pour une formation dans une entreprise qui n’est pas leur environnement coutumier et où on pratique une langue (voire un… dialecte !) qu’ils ne possèdent pas toujours complètement !

De la… Terre à la Lune !… – Malgré les obstacles, la remise des attestations met en relief qu’un certain nombre de jeunes ont réussi : « Globalement », concluent les auteurs de l’étude « Azubi », « les résultats de l’expérience pilote sont prometteurs, mais nécessitent un investissement continu de tous les acteurs… La coopération dans le cadre du projet « AzubiBac Pro » reste en même temps représentative d’un certain nombre de forces et de faiblesses de la coopération franco-allemande et transfrontalière… »

Mais si pour paraphraser Neil Armstrong sur la lune « AzubiBac Pro » est un « petit pas sur la voie du transfrontalier, mais un pas de géant vers l’avenir », le fait que les partenaires engagés dans cette forme de coopération au service des jeunes se soient engagés à poursuivre leur soutien est un gage de pérennité et de confiance dans les générations qui s’apprêtent à s’engager dans une vie professionnelle marquée du sceau de la coopération franco-allemande.

(1) FEFA 1 Rue Saint Léon – F-67000 Strasbourg – www.fefa.fr – info@fefa.fr

(2) Dfi : Contact Nr.15. -Aspergerstrasse 34 – D-71635-Ludwigsburg – www.dfi.de – tél.+49-7141-93030.

(3) SAGE (« Sociétés Acteurs Gouvernement en Europe ») est une « société mixte de recherches » CNRS/Université (et plus particulièrement I’Institut d’Etudes Politgques-IEP) de Strasbourg. (www.sage.unistra.fr, siège Misha 5 allée du général Rouvilklois. CS 50008, 67083 Strasbourg Cedex)

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