FORMATION PROFESSIONNELLE Programme transfrontalier Azubi-BacPro. Article paru dans les DNA du 28/06/2017

MM SEIDENDORF et GOULET : présentation Azubi-Bacpro
FEFA/Kai Littmann Eurojournalist

Des freins à lever

Deux sociologues ont enquêté auprès des 38 premiers lycéens alsaciens ayant opté pour le dispositif Azubi-BacPro lancé en septembre 2014. Leur bilan, du point de vue français, est mitigé. 
 

 
Stefan Seidendorf et Vincent Goulet (à dr.) ont notamment mené des entretiens qualitatifs avec onze élèves alsaciens participant au dispositif.
Photo DNA -  Christian Lutz-Sorg

Sur le modèle de l'AbiBac (1994) et du programme d'apprentissage transfrontalier infra- et post-bac (2013), l'académie de Strasbourg et le Kultusministerium du Bade-Wurtemberg ont mis en place voilà trois ans un programme bilatéral s'adressant aux jeunes ayant choisi la voie de l'enseignement professionnel. Ce dispositif nommé Azubi-Bacpro (Azubi étant l'abrégé de Auszubildende-stagiaire en formation professionnelle) prévoit notamment six à huit semaines de formation en entreprise dans le pays voisin et débouche sur un certificat de compétences reconnu par ce dernier.

Pas de reconnaissance réciproquedes diplômes

Au départ, quatre lycées alsaciens (De-Gaulle à Pulversheim, Schongauer à Colmar, Mermoz à Saint-Louis et Dumas à Illkirch-Graffenstaden), soit quatre classes de 8 à 13 élèves en sections commerce, hôtellerie-restauration et électrotechnique, et autant de Berufliche Schulen en Bade ont intégré ce projet de coopération « à valeur ajoutée ». Le 6 juillet prochain, la première promotion alsacienne, soit 38 élèves ayant commencé leur scolarité Azubi-Bacpro en 2014/2015, recevra ses diplômes et certificats complémentaires au musée Würth à Erstein.

À la demande de la Fondation Entente franco-allemande (FEFA, Strasbourg), partenaire du programme, notamment par le biais d'une bourse facilitant la mobilité des stagiaires, deux sociologues, Stefan Seidendorf, directeur-adjoint du DFI (Institut franco-allemand de Ludwigsburg) et Vincent Goulet, chercheur associé à SAGE (CNRS/Université de Strasbourg) ont effectué un travail de suivi empirique de cette cohorte pilote et des acteurs institutionnels à l'oeuvre pour en tirer les leçons et faire des préconisations (lire ci-dessous) en se focalisant sur le point de vue français.

« La période de formation en milieu professionnel germanophone est une expérience qui transforme les jeunes. Ils acquièrent un rapport différent avec le pays voisin et ses entreprises », résume Vincent Goulet, qui rappelle le contexte d'asymétrie des taux de chômage des jeunes de part et d'autre du Rhin. « Le succès repose en grande partie sur l'investissement des enseignants français », ajoute Stefan Seidendorf.

Si les résultats sont jugés « prometteurs », tout est loin d'être parfait à en croire les deux chercheurs. Les PME allemandes restent « encore peu disposées à accueillir des stagiaires français ».

« Les jeunes qui ne pas parlent assez bien l'allemand ne sont pas la vraie raison ! », analysent les deux auteurs. Les freins se trouvent selon eux du côté des chambres consulaires (IHK), qu'ils qualifient de corporatistes : « Les services de formation des chambres, qui ont le monopole des diplômes, n'ont a priori que très peu d'intérêt de changer le système établi sous risque de perdre leur position clé, qu'ils défendent actuellement contre toutes les critiques extérieures et intérieures ».

Le principal obstacle à l'essaimage du dispositif qui comptait 240 élèves alsaciens issus de huit lycées en octobre 2016 (*) reste toutefois l'absence de reconnaissance réciproque des diplômes : « Même si une déclaration intergouvernementale de 2004 conforte l'équivalence des diplômes professionnels français et allemands, l'Azubi-Bacpro n'est pas un double diplôme mais un diplôme national augmenté de quelques certifications complémentaires », rappelle M. Goulet.

« Dans l'industrieet la production,les entrepreneurspréfèrent des jeunes »

En Bade-Wurtemberg, la valeur de ces dernières sur le marché de l'emploi varie à ce jour selon la branche concernée, en l'occurrence de ses besoins en main-d'oeuvre : « Dans les services, il n'y a pas de problèmes. Dans le commerce, on sera recruté à un niveau inférieur à la qualification obtenue. Dans l'industrie et la production, les entrepreneurs préfèrent des jeunes, même issus de l'immigration, formés à 100  % dans le système national », relèvent les chercheurs, pour qui cette difficulté témoigne aussi des faiblesses de la gouvernance franco-allemande et transfrontalière.

Xavier Thiery 

Aux quatre premiers lycées se sont rajoutés en 2015 les lycées Pointet à Thann, Stanislas à Wissembourg, et en 2016 Mathis à Schiltigheim et Rebberg à Mulhouse. Côté badois, huit établissements situés à Bad Überkingen, Emmendingen, Bad Säckingen, Karlsruhe, Friedrichshafen, Kehl et Fribourg participent au programme.

L'enquête de Stefan Seidendorf et Vincent Goulet a été éditée en français sous le titre « L'Azubi-Bacpro : retour sur une expérience de coopération transfrontalière dans le domaine de la formation » (132 pages, DFI Compact n°15 de mai 2017). Plus d'infos : www.fefa.fr

Quatre pistes pour avancer

Fins connaisseurs des arcanes de la coopération franco-allemande, tant au niveau intergouvernemental que du Rhin supérieur, Stefan Seidendorf et Vincent Goulet proposent des actions pour dépasser les obstacles et développer le dispositif Azubi-Bacpro, et par la même occasion oeuvrer au rapprochement des systèmes de formation professionnelle respectifs. Les quatre principales sont : généraliser le projet en l'étendant à l'ensemble des lycées pro d'Alsace, augmenter les moyens des lycées (secrétariat dédié, enveloppes financières spécifiques, etc.), mobiliser les entrepreneurs allemands (mission de prospection et d'information, calendrier fixe des stages, procédures standardisées, etc.) et une reconnaissance mutuelle des diplômes dans la pratique.

Cette dernière recommandation est également valable pour l'apprentissage transfrontalier organisé par la convention de Saint-Louis de septembre 2013 : « Des élèves d'Azubi-Bacpro souhaitent approfondir leur formation franco-allemande, or la reconnaissance réciproque du diplôme pose également problème ici », soulignent les deux sociologues, auteurs de précédentes études sur la mobilité professionnelle et l'emploi transfrontaliers.

X.T.

Articles parus dans les Dernières Nouvelles d'Alsace du 29 juin 2017.

 
 
 

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