Le Forum «Bilinguisme et marché de l’emploi»

Très intéressante rencontre ce lundi soir à la Stadhalle de Kehl conçue par Norma Serpin, Directrice de France Regie et membre du CAFA RSO, organisée par le CAFA RSO dans le cadre de la semaine de l’entrepreneur européen, soutenue par la FEFA, représentée par M. Jacques Jolas, son Délégué Général, et animée avec brio par Kai Littmann.

Tous les acteurs impliqués dans cette importante question étaient présents – les représentants des Etats et Régions, des organismes de placement, de formation, de l’Université et bien sûr, l’essentiel des entreprises du Rhin Supérieur.

Patrick Schalck, Directeur Régional de la Coopération Transfrontalière. et des Affaires Européennes à la CCI de la Région Alsace, a accueilli les nombreux participants en donnant une courte introduction dans le sujet.

Il a bien précisé qu’il était illusoire de parler de marché du travail si on ne voulait pas coller au marché économique qui le soutient. Or celui-ci est clairement tri-national et bilingue. Un seul marché donc, qui réunit 6 millions d’habitants et qui fait l’objet d’échanges économiques et sociaux importants appelés à se développer.

La situation générale : «Emploi et Bilinguisme» a été exposée par Joachim Beck, Directeur de l’Euro-Institut de Kehl, sur la base d’une excellente étude commanditée et financée par la FEFA et réalisée par cet institut en 2011. Cette étude rappelle avec force les asymétries, mais aussi les synergies démographiques possibles sous certaines conditions d’adaptation techniques dans les trois pays riverains de la Region Métropolitaine du Rhin Supérieur. Dynamique, elle pointe aussi le danger qui menace l’Alsace, déjà en régression importante dans le domaine de l’emploi. La situation est en plus menacée par l’absence de jeunes recrues susceptibles de remplacer les frontaliers alsaciens travaillant en Allemagne et en Suisse et qui partiront à la retraite dans les 10 à 15 prochaines années.

La première table ronde a réuni les autorités politiques des deux régions et Peter Weiss, député au Bundestag, a rappelé que le marché autrefois ouvert aux Alsaciens sur base de main-d’œuvre traditionnelle, avait aujourd’hui changé, et qu’il s’orientait irréversiblement vers du personnel qualifié, l’Allemagne revendiquant la compétitivité «hors coûts» dans l’ensemble de ses activités économiques.

Martine Calderoli-Lotz, Présidente de la Commission Formation Professionnelle Continue à la Région Alsace, a évoqué deux essais pour inciter à l’apprentissage de l’allemand par les jeunes professionnels par l’octroi de «chèques formation». Elle a cependant du reconnaître que le succès de ces propositions était mitigé, les entreprises françaises recherchant surtout des personnes sachant parler l’anglais.

Peter Weiss lui, a nuancé un peu le propos et a insisté que le fait que même si l’anglais est indispensable pour des métiers spécifiques comme le tourisme, la restauration etc et/ou de qualification élevée comme dans la recherche, l’exportation etc., l’allemand reste indispensable pour pouvoir avoir une vie sociale et s’intégrer dans l’univers de l’entreprise forcément germanophone. «Vous pouvez toujours essayer de demander un renseignement en anglais dans le quotidien, vous n’aurez de réponse nulle part» a-t-il dit.

Mme Siffermann, Directrice Régionale Adjointe du Travail, espère beaucoup de l’acte 3 de la décentralisation en France, tout en étant consciente des asymétries structurelles qui touchent à l’emploi et insiste sur la nécessité d’une plus grande connaissance réciproque. La Maison de l’Emploi doit être une maison franco-allemande, a-t-elle souligné.

Monsieur Horvat, Directeur de la Maison de l’Emploi à Strasbourg, a lui insiste sur la nécessité d’harmoniser plus les normes européennes relatives au droit social et du travail. Madame Bärbel Höltzen-Schoh, présidente du directoire de la Agentur für Arbeit Freiburg lui emboite le pas et insiste sur la nécessité dans le cadre de la recherche d’emploi, de présenter une définition de fonctions précise autant pour le recruteur que pour le recruté. Elle a pointé la difficulté d’adaptation aux conditions de travail en Allemagne pour de jeunes Français car en Allemagne, il n’existe ni 35 heures ni SMIC, mais au contraire, des contrats à court voire très court terme.

Dans la table ronde «Formation», on relève une phrase fondamentale de M. Jean-Claude Haller, Directeur de la formation à la CCI de la Région Alsace qui a insisté sur la différence fondamentale des cursus en ce qui concerne l’encadrement en Allemagne et en France. Lors de la dernière remise des diplômes à la IHK de Freiburg, il a pu constater que 66% des encadrants étaient, en Allemagne, issus de la formation duale en alternance… «Nous sommes en France très loin de ce quota, alors que l’expérience professionnelle est exigée pour décrocher tout type d’emploi, et ceci des deux côtés du Rhin.» De quoi réfléchir.

M. Enrico Prinz, de l’EM de Strasbourg a mentionné néanmoins le diplôme de management franco-allemand développé avec la Hochschule de Reutlingen, qui permet une formation en alternance de 3ème cycle (une année en Allemagne et une année en France, avec 6 mois de stage en entreprise).

Mme Geneviève Beltzung, responsable de la licence franco-allemande en gestion économique à l’Université de Haute-Alsace, conduit un cycle de formation bilingue, mais a déploré le faible nombre d’étudiants intéressés. Elle a insisté sur la nécessité de poser le problème de l’apprentissage de la langue très en amont du cursus scolaire. Elle a mentionné même l’idée d’enseigner une matière en allemand uniquement sur l’ensemble du cycle éducatif.

La table-ronde «Entreprises» était évidemment la plus attendue. Des exemples pertinents d’embauche bilingue et trilingue donnés notamment par Mathias Kirsch d’Europapark (1er employeur de Français en Allemagne : 45% de jeunes Alsaciens et 25% de son CA avec les Français) et M. Gassler d’Endress + Hauser ont incité à l’optimisme. Endress + Hauser a développé un concept de compétences professionnelles trilingues très performant qui s’étend sur les trois pays du Rhinj Supérieur.

En conclusion de cette rencontre passionnante, Mme Calderoli-Lotz a une nouvelle fois insisté sur une pédagogie offensive en faveur de l’apprentissage de l’allemand auprès des jeunes. «Il manque une prise de conscience relative à l’intérêt de la possession de cette langue pour les jeunes s’orientant vers des emplois autant en France qu’en Allemagne et un manque d’appétence sociologique pour cette belle langue de nos voisins» a-t-elle dit. Et de rajouter : «Le bilinguisme est une grande richesse pour le Rhin supérieur et nous devons travailler la main dans la main». Mme Siffermann, elle aussi, a insisté sur les efforts à fournir pour s’intéresser à la langue du voisin, essayer de la parler, mais, a-t-elle dit, vice et versa…

D’ailleurs, Peter Weiss en conclusion, a déploré l’abandon du français en 1ère langue dans les écoles du Baden-Württemberg le long du Rhin. Il a pointé par ailleurs la nécessité d’attaquer les questions d’harmonisation juridiques, sociales, réglementaires, techniques etc. pour aboutir le plus vite possible à une plus grande fluidité et une meilleure compatibilité entre nos deux pays. Mais avec la bonne volonté affichée par l’ensemble des intervenants de cette rencontre, tous les espoirs sont permis !

(Alexis Lehmann) 05/08/2013

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